Comme il me faut toujours une raison à tout, et pour ne pas écrire comme on court sur un tapis d'entraînement, je rôdais sur le net... je chassais... un déclic, une association d'idées, une image qui me ferait de l'oeil...
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Saint Grégoire Ier inspiré par le Saint Esprit Maître de Mazarine, Grandes Heures de Jean de Berry Latin 919, f.100 - BnF, Occ. © BnF |
Alors, pour célébrer dignement cette pop star de l'histoire des images, j'ai décidé de me pencher sur l'iconographie de la Messe de saint Grégoire, sujet hybride qui se diffuse dans les arts à partir du XIVe siècle et associe la figure du saint pape au thème du Christ souffrant.
De la légende de la messe miraculeuse
La vie du pape Grégoire Ier fut rédigée au VIIIe siècle par Paul Diacre (puis résumée par Jean Diacre au XIe) qui le premier attribue au saint ce miracle eucharistique. Dans sa première version, également reprise par Jacques de Voragine, la légende n'avait rien à envier aux films d'épouvante de mon enfance (ndlr : ceci expliquant donc cela...).
La vie du pape Grégoire Ier fut rédigée au VIIIe siècle par Paul Diacre (puis résumée par Jean Diacre au XIe) qui le premier attribue au saint ce miracle eucharistique. Dans sa première version, également reprise par Jacques de Voragine, la légende n'avait rien à envier aux films d'épouvante de mon enfance (ndlr : ceci expliquant donc cela...).
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La Messe de saint Grégoire (Ecole française) Huile sur bois - H.60cm XVe siècle Musée du Louvre © RMN-GP |

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L'incrédulité de saint Thomas (apôtre) Bible historiale - Fçs 152, f.447v XIVe siècle - Saint-Omer © BnF |
Le motif du doigt permettrait donc d'affirmer la présence réelle du Christ dans les Saintes Espèces tout en rappelant le sacrifice nécessaire et programmé du Fils du Dieu, sacrifice que commémore l'eucharistie. Le sang ne vise ici peut-être pas tant à évoquer les souffrances du Christ qu'à en désigner la fonction eschatologique, à savoir la rédemption des péchés. La légende dévoile ainsi sa dimension essentiellement dogmatique, un discours que s'attacheront à véhiculer ses représentations.
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Robert Campin, La messe de saint Grégoire Huile sur bois - 85 x 73cm vers 1415 Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles, Belgique |
Dans ces représentations, le Christ se tient debout sur l'autel. Face à saint Grégoire et à l'assemblée des fidèles, il presse généralement son sein d'où s'écoule son sang recueilli dans un calice. Tout autour de lui apparaissant les instruments de la Passion. Ce schéma se développe à partir de 1350 jusqu'au XVIe siècle en Europe du Nord, période durant laquelle il sera notamment diffusé par les livres d'Heures et l'imprimerie.
Ecce l'"homme de douleurs"
Ici encore, une petite précision s'impose (d'où l'intérêt de l'iconographie de la Messe de saint Grégoire) quant à la signification de ce thème de l'"homme de douleurs". Il pourrait se comprendre comme l'interprétation symbolique de la scène biblique de l'Ecce Homo (voir Ponce Pilate et foule en délire, Évangile de Jean 19, 5). De fait, l'iconographie de l'Homme de douleur, qui consiste en une représentation du Christ assis, libéré de ses liens, exposant son corps meurtri, n'a pas de source biblique directe et illustre une situation fictive. L'image vise avant tout à représenter le triomphe du Christ sur la mort non par la figure du Ressuscité triomphant mais par celle du supplicié ayant enduré le martyre. On conçoit assez clairement que la thématique centrale de cette iconographie n'est autre que l'humanité du Christ, conçue comme ce substrat nécessaire à l'actualisation du Salut...
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Triptyque de la Messe de saint Grégoire (détail) Ecole allemande, Rhénanie du Nord Huile sur bois - H.100cm / XVe cons. MNMA © RMN-GP |
L'évènement fondamental qu'est la Passion est rendue d'autant plus tangible par la présence des arma Christi ou instruments de la Passion, objets ou motifs iconographiques isolés visant à matérialiser les supplices du Christ.
Voici une liste non-exhaustive de ses éléments iconographiques (voir détail Triptyque ci-contre ; de haut en bas et de G à D) :
- la lance du centurion ; la lance portant l'éponge imbibée de vinaigre ; les clous ; les tenaille ; le glaive de saint Pierre (utilisé pour couper l'oreille du grand prêtre)
- Echelle pour dépendre le corps des crucifiés ; croix ; la main qui gifla le Christ ; la servante coiffée d'un turban qui voulu dénoncer Pierre ; Hérode couronné (?) ; les pots de myrrhe (?) qui servirent pour l'embaumement
- les dés ; la Tunique sans couture ; le Voile de Véronique ; le marteau ; les fouets de la flagellation : le coq du reniement de saint Pierre ; la colonne de la flagellation ;
- la cruche utilisée par Ponce Pilate pour se laver les mains ; le baiser de Judas ; la lanterne des gardes ; la tête du grand prêtre Caïphe
C'est donc l'ensemble des évènements de la Passion du Christ qui sont ici rassemblés, auréolant le Christ souffrant venu (explicitement) verser son sang pour le salut du monde. Quoi de plus éminemment dogmatique que cette iconographie propre à matérialiser l'essence même du sacrement eucharistique.
Une imago pietatis ?
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Jérôme Bosch, Messe de saint Grégoire (pann. ext. du Triptyque de l'Adoration du Mages) v.1470-1475 Madrid, Musée du Prado |
En ce sens, l'iconographie de la Messe de saint Grégoire sert pleinement les desseins de l'Eglise puisque tout en offrant au fidèle un support pour la méditation sur les souffrances du Christ, elle révèle le pendant dogmatique du récit des Évangiles en démontrant la dimension commémorative du sacrement eucharistique. Une dimension qui s'exprime nettement dans le Triptyque de L'Adoration des Mages réalisé par Jérôme Bosch : la Messe de saint Grégoire, placée sur les panneaux extérieurs, trouve ici sa justification dernière dans l'Incarnation, représentée sur le panneau central intérieur, selon un principe de résonance qui fonde à lui-seul la nécessité de l'Eglise.
On comprend mieux dès lors pourquoi certaines indulgences étaient affectées aux prières devant les images de la Messe de saint Grégoire... Le système des indulgences permettant au fidèle sacrifiant à certains actes de piété, de charité ou de dévotion de réduire son temps de Purgatoire... Le croyant appelé à contempler l'image de saint Grégoire contemplant l'image du Christ souffrant était amené à comprendre les principes du mystère de la transsubstantiation, une mise en abyme qui n'aurait pas déplu à notre Grégoire....
Effectivement "ceci explique cela" ...je préfère nettement l'iconographie du "doigt sanglant"!
RépondreSupprimerSuper intéressant et beaucoup d'humour dans l'écriture! bravo!