Drapez-vous dans votre toga pura, tressez quelques géranium cueillis à nos balcons et courez, courez sur les petits sentiers de nos forêts ancestrales à la rencontre de l'énergie sylvestre. Car oui, mes amis, le temps de la célébration est venu. Une célébration tout droit sortie du paganisme antique, en particulier romain (bien qu'en la matière, il soit nettement teinté de traditions celtiques...).
Figurez-vous que depuis hier, dimanche 19 juillet, et jusqu'à demain, mardi 21 juillet, nous sommes en droit, pour notre bon plaisir, de célébrer les Lucaria, fêtes et jours fériés du calendrier de la Rome antique dédiés aux bosquets et aux espaces forestiers ; le terme lui-même étant formé à partir du mot lucus signifiant originellement "clairière dans un bois" et par extension "bois sacré".
Malheureusement, les auteurs latins ne nous ont transmis que très peu d'informations sur les principes et fonctionnements des ses célébrations. Il semble cependant qu'elles aient eu à l'origine pour fonction de commémorer la défaite de la bataille de l'Allia, datée de 390 (387 ?) av. JC. Les Gaulois (des Sénons, en l'occurrence), emmenés par leur célèbre chef Brennus, pénètrent en Italie et mettent une dérouillée d'enfer aux Romains, aux abords du fleuve Allia, avant de marcher sur Rome.
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(Les Gaulois) En vue de Rome, Evariste-Vital Luminais Huile sur toile - 1870 Musée des Beaux-Arts de Nancy |
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Le Bois sacré, Arnold Böcklin Huile sur toile - 1882 Kunstmuseum, Öffentliche Kunstsammlung, Basle, Allemagne |
Dans Fêtes romaines d'été et d'automne, suivi de Dix questions romaines, Dumézil explique que les Lucaria seraient davantage, et comme bien d'autres festivités, des pratiques religieuses saisonnières, liées en l'occurrence au temps des travaux d'essartage. Celui-ci consiste à éclaircir les bois pour y créer des clairières, donc des terres cultivables, et doit être effectué pendant la lune décroissante de juillet. L'auteur précise que les célébrations, et les sacrifices qui les accompagnaient, se déroulaient sur deux journées impaires, séparée par un intervalle d'une journée paire. Ces deux fêtes correspondraient aux deux techniques utilisées alors pour l'essartage : le rasage des arbres au pied et le déracinage, chaque technique exigeant certains rituels. Il s'agirait donc de fêtes du travail rural ayant pour fonction d'encadrer l'organisation du labeur des paysans, tout comme les Furrinalia, qui accompagnaient le forages de puits, ou les Volcania qui visaient à prévenir les incendies.
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Hamadryade, John William Waterhouse Huile sur toile - 1895 Plymouth City Museum and Art Gallery |
Les Lucaria en tant qu'elles accompagnent des travaux d'exploitation des forêts ont une dimension profane et économique. Mais elles n'en demeurent pas moins des célébrations sacrées destinées à la vénération d'une divinité. Car tout le problème vient de ce que, à Rome, le monde n'est pas encore désenchanté et "personne n'était jamais sûr que le bois qu'il rencontrait n'abritait pas ce que nous appellerions des esprits" (Dumézil, op. cit.). La clairière, au sens propre, est ici un espace déboisé par l'homme et donc une appropriation du sol ; sa création suppose donc quelque révérence à l'égard des esprits des bois, qu'i(s)l soit identifié(s) ou pas. Car, comme le dit si bien Dumézil, le déboisage ou "toute atteinte au séjour des dieux inconnus" entraîne de nécessaires "risques religieux".
Dans le De rustica (139,140), Caton précise ainsi quel type de prière doit accompagner le sacrifice expiatoire du porc auquel doit procéder le bûcheron avant d'entamer le bois : "Qui que tu sois, dieu ou déesse, toi à qui ce lieu est consacré, qu'il soit suffisant qu'on sacrifie un porc en offrande expiatoire, en vue de faire violence à ce lieu consacré." Simples mesures de précaution, ces pratiques religieuses tombèrent probablement en désuétude à force de progression de l'espace civilisé sur le monde sauvage. En effet, si dans les temps primitifs, le déboisement était la condition sine qua non de l'installation et du développement des populations du Latium, celui-ci ne présenta plus par la suite qu'un simple attrait économique : l'extension du domaine cultivable des villa.
Dans le De rustica (139,140), Caton précise ainsi quel type de prière doit accompagner le sacrifice expiatoire du porc auquel doit procéder le bûcheron avant d'entamer le bois : "Qui que tu sois, dieu ou déesse, toi à qui ce lieu est consacré, qu'il soit suffisant qu'on sacrifie un porc en offrande expiatoire, en vue de faire violence à ce lieu consacré." Simples mesures de précaution, ces pratiques religieuses tombèrent probablement en désuétude à force de progression de l'espace civilisé sur le monde sauvage. En effet, si dans les temps primitifs, le déboisement était la condition sine qua non de l'installation et du développement des populations du Latium, celui-ci ne présenta plus par la suite qu'un simple attrait économique : l'extension du domaine cultivable des villa.
Et c'est ainsi que des rites ancestraux, liés au monde agricole, se sont chargés a posteriori d'une symbolique politique (au sens large) tout autre : la commémoration de la bataille de l'Allia au cours de laquelle les troupes fuyant l'ennemi trouvèrent refuge dans les bois et donc bénéficièrent de l'hospitalité des esprits sylvestres. La boucle est bouclée, et la proverbiale densité de le religion romaine une fois de plus démontrée. CQFD.
j'adore!
RépondreSupprimerEn particulier, j'adore chez les romains cette angoisse perpétuelle de froisser un dieu dont ils ne sont jamais sûr qu'il ne les attend pas au tournant.
cela dit, pas la peine de ranger les toges, on continue dans le déboisé pour fêter Lughnasadh, dans 10 jours. Champêtre, œcuménique, et y toujours moyen de s'envoyer de la cervoise