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mardi 9 juillet 2013

A sainteté donnée, on ne regarde pas les dents : sainte Apollonie



Voici qu'en me baladant sur les pages d'un célèbre site d'enchères en ligne (vous saurez sous peu le pourquoi de ces flâneries...), je suis tombée nez-à-nez avec cet étrange objet...



Cette petite boîte circulaire au couvercle en verre bombé bordé d'un galon de passementerie à franges d'un mordoré quelque peu défraîchi, abrite, en effet, une surprenante association d'éléments.

Dans un anneau de bois sombre garni de quatre cabochons de pierres dures turquoise, apparaît un petit crâne, probablement sculpté dans de l'os (de quoi, ça, l'histoire ne le dit pas...) et placé au-dessus d'une paire de tibias miniatures posés en sautoir. Dans l'espace supérieur se déroule un phylactère de papier portant une inscription manuscrite à l'encre noire : "Dent de Ste Appoline"... Bon sang mais c'est bien sûr ! Ce bizarroïde morceau de matière blanchâtre curieusement planté dans la partie inférieure du médaillon n'est rien d'autre... qu'une dent humaine ! Et pas n'importe laquelle, s'il vous plaît, il s'agit là d'une dent-relique réputée directement tombée de la mâchoire de sainte Appoline, ou Apollonie, martyre du IIIe siècle et patronne des chirurgiens-dentistes.




Outre le côté assez théâtral, et de fait plaisant, de la mise en scène, ce reliquaire, présenté comme datant du XIXe, a réveillé en moi l'instinct de l'enquêteur : quid d'Apolline et de ses saintes mandibules ? Quel sens donner à cet objet ? Que penser de la dimension spirituelle, liturgique, symbolique, de nos quenottes ?  Que sais-je de l'art dentaire au Moyen-Âge ?
Comme toujours, commençons par le commencement...

Dévouée à la Vierge et aux malades, Apollonie servait pieusement Dieu dans l'Alexandrie du IIIe siècle. Mais le règne de l'empereur Dèce (249-251), bien que bref, ne fut pas de tout repos pour les chrétiens, loin s'en faut... 

A l'hiver 249-250, celui-ci, soucieux de restaurer les cultes traditionnels et donc d'affermir l'unité de l'Empire, promulgua un édit incitant les citoyens à sacrifier aux dieux publics pour témoigner de leur fidélité à la religion commune. Bien évidemment, la nouvelle fut fraîchement accueillie par les chrétiens. Refusant de renoncer à leur foi, les récalcitrants (car nombreux furent aussi les apostats) se rendaient coupables de dissidence religieuse et pis ! reniaient les valeurs identitaires de la communauté. Et à Rome, on ne rigole pas avec l'incivisme... Il n'en fallait pas plus pour déclencher dans tout l'Empire une vague de persécutions : délations, arrestations, tortures et exécutions allaient bon train...

Quelques temps auparavant, à Alexandrie, une révolte populaire à caractère religieux, menée par un certain Divin, prophète de son état, avait déjà mis à mal la communauté chrétienne. Les païens pillèrent les maisons de leurs petits camarades monothéistes et en profitèrent pour en occire quelques uns, sans la moindre incitation des autorités.
Jacques de Voragine illustre ainsi les événements : "On s'empara d'abord  de quelques saintes personnes des deux sexes, dont les unes eurent le corps déchiré membre à membre, les yeux crevés, le visage mutilé, et furent chassés de la ville ; d'autres qu'on avaient traînées devant les idoles, et qui, loin de vouloir les adorer, les accablaient d'invectives, se voyaient traînées par les rues de la ville, les pieds enchaînés, jusqu'à ce que leurs corps s'en allassent en morceaux". Ces quelques lignes du XIIIe siècle ne sont en réalité qu'une synthèse de la lettre de l'évêque Denys d'Alexandrie à Fabien, évêque d'Antioche. Celle-ci constitue le premier récit du martyre d'Apollonie, lequel nous fut transmis par Eusèbe de Césarée en 313 dans son Historica ecclesiastica (Livre VI, chap. XLI)
Le martyre de notre sainte vint à point nommé pour compléter ce sanguinolent tableau, lequel témoigne, encore et toujours, de la charmante créativité du gens en foule quand il s'agit de trucider son voisin (L'Ensorcelée. Barbey d'Aurevilly. Le lynchage de la Clotte. Depuis je me méfie de tout rassemblement de plus de deux personnes...).

Refusant de quitter la ville (pas bravoure, s'entend, et non par stupidité... oui, oui, je vous vois venir), notre Apollonie fut, bien évidemment, arrêtée par les émeutiers qui la prièrent d'exécuter séance tenante quelques invocations aux divinités locales. Inflexible et toute emplie de la lumière de Dieu, Apollonie refusa. 


Ses bourreaux se saisirent alors de cailloux et lui brisèrent la mâchoire avant de lui arracher les dents, espérant ainsi avoir raison de sa piété. Une forme de technique de marketing un peu brutale et vraisemblablement peu efficace...

Heures à l'usage de Bayeux
Aurillac, Bibliothèque municipale, ms 0002
Martyre de sainte Apollonie, f.087
Vers 1430-1440, France

Mais c'était sous-estimer la ténacité de cette vierge au cœur pur, dont l'âge déjà avancé avait affermi les croyances. On alluma alors un bûcher, menaçant la malheureuse de l'y jeter si elle ne reniait pas sa foi. Loin de faiblir, Apollonie se recueillit un instant avant d'échapper aux mains de ses tortionnaires pour mieux s'élancer dans le feu, "effrayant même la cruauté des persécuteurs", dixit Voragine. Rappelons, en effet, que le romain, bien que porté à la torture et à la crucifixion, n'est pas vraiment friand de fanatisme...

- Références à venir -
Que les choses soient bien claires, et les pères de l'Eglise (au premier rang desquels saint Augustin) sont fermes là-dessus, en se projetant ainsi de son plein gré dans le feu Apollonie ne commet pas le péché du suicide lequel revient à braver l'interdit fondamental du "Tu ne tueras point"... ce qui est mal et porte rarement à la sanctification.
En l’occurrence, loin de contredire la volonté de Dieu, la sainte martyre ici l'accomplie, obéissant "au commandement intérieur de l'Esprit" (saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre I, § 21).
Subtilité exégétique oblige.

***

L'iconographie de sainte Apollonie

C'est donc dévorée par les flammes que périt et fut élevée à la gloire du martyre la très sainte Apollonie, modèle de vertu et de modestie chrétienne, comme le suggère à lui seul son nom...  
Mosaïque dite du Christ-Hélios
Chambre funéraire des Julii
Nécropole Saint-Pierre, Vatican
Milieu du IVe siècle
Oui, parce que bon... sainte Apollon-ie, ça serait pas un peu une récupération, l'air de rien, des vertus apolloniennes par les pères de l'Eglise ? Hum ? Perfection, sérénité, mesure, toussah toussah... La plume de l'évêque Denys participerait ainsi de ce processus de christianisation par intégration des éléments de la culture antiqueune acculturation qui doit fonder l'universalisme de la nouvelle foi et de ses structures. De plus, à partir du Ier siècle de notre ère, et sur fond de néo-platonisme, Apollon, dieu de la lumière et de la poésie, semble progressivement s'imposer comme le dieu unique supérieur à tous les autres... what else ? 
Le caractère plus que signifiant du nom de notre sainte permet de garder à l'esprit que le récit hagiographique est avant tout un discours visant à démontrer et surtout à persuader le lecteur. Pour ce faire, les auteurs privilégient le genre du merveilleux, en l'occurrence le récit de miracle, lequel pour plus d'efficacité doit prendre place dans un contexte historique et humain vraisemblable. Aucun document historique n'atteste aujourd'hui de l'existence d'une Apollonie morte au cours des émeutes d'Alexandrie de 249. Sa légende (au sens étymologique du terme) est un exemple de ce que l'on peut nommer le mimétisme christique du héros hagiographiquela figure d'Apollonie vaut ici avant tout par ses fonctions de représentation et d'exemplarité. 

Si Apollonie fait son entrée dans les martyrologes au IXe siècle, son culte, comme pour bien d'autres, ne se développera en Europe qu'à partir du XIIe siècle pour connaître un unanime succès populaire à partir du XVe siècle. 
De cet engouement témoigne notamment la prolifération des représentations de la sainte dans le décor monumental et sous la forme de gravures à la fin du Moyen Âge mais également la multiplication des lieux de pèlerinages et des chapelles placée sous sa titulature (lesquelles seront souvent attenantes aux hôpitaux et aux maisons-Dieu). Canonisée en 1634, elle est aujourd'hui célébrée le 9 février. 

L'iconographie de la sainte développe bientôt deux thèmes principaux :

1) La scène du martyre figurant ses bourreaux lui arrachant les dents à grand renfort de tenailles
Martyre de sainte Apollonie
Heures à l'usage de Paris
BM Chambéry - ms.0001, f.204
Vers 1470, France
Martyre de sainte Apollonie
Fresque - XIVe siècle
Eglise Saint-Thomas-de-Canterbury, Corenno Plinio

Le martyre de sainte Apollonie (détail)
Fresque 
Attribuée à Nicolas da Seregno, vers 1480
Eglise San Bernardo de Monte Carasso, Suisse
Martyre de sainte Apollonie
Détail du retable par Hans Seyer
1498
Eglise Saint-Killian, Heilsbronn
Martyre de sainte Apollonie
Heures l'usage de Châlons-en-Champagne (détail)
BM Châlons-en-Champagne - ms.0337, f.139
1506 - Champagne
Martyre de sainte Apolline
Sculpture sur bois
XVIIe siècle
cons. chapelle de Houssaye, Morbihan

2) Le type canonique de la jeune vierge, nimbée et dotée de différents attributs : les tenailles, à l'aide desquelles elle présente généralement une dent, le Livre et la palme du martyre.

Sainte Apollonie, Maître de Blumenrahmen
Livre de Prières - origine germanique
Vers 1450-1470
cons. British Museum
Sainte Apollonie
Heures à l'usage de Tours - Vie de sainte Marguerite
Bibliothèque Mazarine, Paris - ms.0507, f.179v (détail)
Vers 1490 - prov. Tours
Sainte Apollonie
Heures à l'usage de Rome
Bibliothèque de Tours - ms.2104, f.179v (détail)
Vers 1510 - prov. France
Sainte Apollonie
Gravure sur papier reprise à l'encre colorée - H.85cm
Vers 1500-1525 - prov. Livre de prières, Pays-Bas
cons. British Museum

Vierge à l'Enfant et huit vierges martyres
Gravure sur bois  - H.25cm
Vers 1450 - 1475 - prov. Allemagne
cons. British Museum
Nous parlions tantôt de la dimension mimétique du martyr chrétien dont les souffrances sont une perpétuation de l'Incarnation et de ses conséquences, la Passion. Nous ne résistons donc pas au plaisir de rappeler que les tenailles comptent parmi les arma christi, les instruments de la Passion de Christ, puisqu'elles furent utilisées pour arracher les clous de la Croix lors de la Déposition. CQFD. Ah... les symboles qui se répondent... ça m'émeut toujours. 
[Pour une présentation des arma christi voir notamment mon précédent article sur l'iconographie de saint Grégoire.]

En outre, Apollonie apparaît fréquemment en compagnie d'autres jeunes saintes martyres populaires telles que Marguerite et son démon, Catherine et sa roue, Agathe et son sein ou Barbe et sa tour. Ensemble, elles constituent une forme de collège de vierges souvent associé à la figure de la Vierge, maîtresse incontestée du panthéon des saints protecteurs. La plupart d'entre elles, notre Apollonie comprise, appartiennent au groupe dits des Saints Intercesseurs ou "auxiliaires" dont le culte, d'origine germanique, se développe à partir du XIIIe siècle. Au nombre de quatorze, ils sont réputés pour leur efficacité en cas d'invocation et sont souvent polyvalentes.


Retable (panneau latéral) : sainte Apollonie, sainte Barbe et sainte Catherine

Bois sculpté et peint
Vers 1620
Eglise de Waltersdorf, district de Dahme-Spreewald (Allemagne)

L'analyse de l'évolution des représentations de la sainte s'organise autour de deux grands axes de réflexions. 
Le premier concerne l'opposition affirmée de ses images avec les sources textuelles qui la décrivent comme une femme peu portée aux mondanités et d'un âge déjà bien mûr, sans être blet.
A contrario, et notamment à partir du XVe siècle, les artistes et les commanditaires privilégient l'aspect de la jeune élégante, dont la beauté n'égale que l'horreur du sacrifice ; un choix iconographique qui répond vraisemblablement à une nécessité dévotionnelle, celle de la séduction du modèle, de son attractivité pour le fidèle.

   
1. Sainte Apollonie
Retable de la Passion (détail)
Tempera sur bois
Vers 1451-1550
Chapelle de l'Election, Cathédrale de Francfort

2. Portrait de ma nourrice, Narcisse Challou
Huile sur toile
Vers 1882
Musée des Beaux-arts de Rennes


Martyre de sainte Apollonie
Gravure sur bois - 9 x 7 cm
Vers 1490
Dental Historisches Museum, Zschdrass (Allemagne)
Un second aspect est mis au jour par l'étude spécifique des scènes de torture. Leur nature évolue au gré des temps et des progrès, ou du moins évolutions, des pratiques médicales et plus particulièrement chirurgicales. Aux XVe et XVIe siècles, il n'est plus question de lapidation, voire de simples tenailles d'artisan. L'instrument du supplice gagne en raffinement et en précision dans sa représentation, il devient un outil de dentisterie à part entière. La gravure présentée ci-contre permet de constater qu'en lieu et place de mors, le tortionnaire utilise ici probablement une clef dentaire, proche dans sa conception du tiretoire du tonnelier, qui devait faciliter les extractions. 

De ce point de vue, l'iconographie de sainte Apollonie à la fin du Moyen Âge peut être envisagée comme une illustration des opérateurs de la médecine dentaire naissante (voir à ce sujet l'article de Véronique Boucherat, "Une dent contre elle : l'iconographie du martyre et du personnage de sainte Apolline à la fin du Moyen Âge" in Dents, dentistes et art dentaire. Histoire, pratiques et représentations. Antiquité, Moyen Âge, Ancien Régime, ouvrage collectif, L'Harmattan, 2012).


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Culte et reliques : les prières thérapeutiques à sainte Apollonie

Reliquaire de sainte Apolline
Argent
XVe siècle
cons. presbytère de Nedonchel, Nédon,
Nord-Pas-de-Calais
La diffusion du culte d'Apollonie est due en partie à un traité de médecine rédigé par Petrus Hispanus, alias Jean XXI (1220-1227), le Thesaurus Pauperum. Ce dernier contient de nombreuses recettes médicales parmi lesquelles l'invocation de la sainte comme remède aux douleurs dentaires. En cas de gingivites, caries ou autres joyeusetés qui égayent notre émail voici donc ce que conseille le chapitre intitulé De dolore Dentium et Gingivarium :

"Que tout homme qui a mal aux dents se recommande de sainte Apolline et prie, la douleur disparaîtra".

Dorénavant, et eut égard à son martyre, Apollonie sera invoquée pour la neutralisation des douleurs et des pathologies dentaires (pour traitement curatif et préventif donc) ; c'est à elle que l'on adressera ses prières pour qu'elle intercède auprès de Dieu afin qu'il accorde sa bienveillance au fidèle. Et par "prier", on n'entend alors pas seulement joindre ses petites mains le soir dans son lit, non, non, non. Prier, c'est aller en pèlerinage dans un sanctuaire dédié à la sainte, se recueillir devant une relique ou une image pieuse, connaître les prières d'invocations, rendre grâce au protecteur en question, etc.

Reliquaire de la dent de sainte Apolline
XIXe
église de Bernac (Tarn)
Elle veille notamment sur les nouveaux-nés, dont la vie pourrait être mise en danger par la pousse des dents. Aujourd'hui encore, l'église de Lézat-sur-Lèze, dans l'Ariège, est le siège d'un étrange rituel au cours duquel l'officiant passe sur les gencives des nourrissons amenés par leurs mères la dent-relique, et jaunie, de la sainte. Une pratique semblable est attestée à Bernac, petite commune du Tarn, dont l'église conserve un morceau de la mâchoire et une dent de sainte Apolline, lesquelles sont à l'envie frottées sur la joue des jeunes enfants.

Grand-guinolesque et peu ragoutant à souhait mais d'une logique implacable puisque ces pratiques découlent directement de ce principe fondamental du culte des saints qui veut que la compassion d'un  protecteur s'exerce préférentiellement pour le lieu ou l'organe de son martyre comme à l'égard des douleurs provenant de la partie du corps en question
Mais, au-delà, on saisit ici dans quelle mesure le culte des saints rythme les étapes de la vie du fidèle et protège l'homme dans ses phases de transition et donc de fragilité (avec mise en danger physique et morale puisque qui dit transition, dit changement, dit inquiètude de l'Être et instabilité de l'identité et plus particulièrement du sens moral. Enfin, du moins, c'est un peu comme cela que je le conçois). Et à tout bien réfléchir, on comprend que la pousse des dents chez le tout jeune enfant c'est, au-delà de la dimension proprement médicale, la séparationle passage du sein de la mère à une première forme d'indépendance alimentaire. Ce gain d'autonomie du futur adulte auquel appelle nécessairement la Nature représente une menace immédiate, physique, pour l'enfant, celle de la famine, mais elle symbolise aussi le libre arbitre en marche, celui qui décidera de l'avenir moral du petit chrétien. 

Point de culte sans sanctuaires dédiés et lieux de pèlerinages. Et quoi de mieux pour attirer la foule des pèlerins que l'appropriation de saintes reliques ? Après les reliques à sucer ou à frotter Dieu-sait-où, apparaissent dans toute leur splendeur les reliques à voir et leurs pendants, les reliquaires-monstrance. Les reliquaires conservant une dent de sainte Apollonie sont donc assez nombreux, sans doute plus nombreux même que sa mâchoire n'eut pu en réalité contenir de dents... mais après tout, on décompte bien une douzaine de crâne-reliquaires de saint Jean-Baptiste alors, glissons...

Dent-reliquaire (monstrance) de sainte Apollonie
Trésor de la cathédrale de l'Assomption de la Vierge Maria, Rab (Croatie)
Reliquaire -monstrance de sainte Apollonie
Cathédrale de Porto, Portugal
Reliquaire-monstrance : Saint-Suaire (vue détaillée)
Bois, papier, textiles et os - H. 65cm
XVIIIe siècle
église paroissiale de la Nativité de la Vierge, Nouziers (Creuse)
Outre la technique décorative dite aux paperolles (à laquelle je consacrerai un prochain billet), ce reliquaire illustre ici encore la notion de mimétisme christique. Le médaillon central, consacré au Saint Suaire, c'est-à-dire à la méditation sur la mort et les souffrances du Christ, est environné de reliquaires secondaires évoquant les martyres de différents saints populaires, tels que saint André, sainte Catherine et sainte Apolline ; leurs souffrances résonnant comme autant d'échos.

Le chrétien prendra soin de ne pas sous-estimer les pouvoirs thaumaturgiques des saints et de leurs reliques et sera fort bien inspiré de ne pas omettre sainte Apollonie dans la liste de ses pèlerinages et actions de grâce.

***

Méthodes et savoirs du barbier-chirurgien

Et Hippocrate dit  : 
"Ceux qui ont beaucoup de dents vivront vieux" 
(Livre des épidémies, chap. 2).

Comme dit supra, le culte de sainte Apollonie vise d'une part à soulager les douleurs dentaires, en complément de pratiques médicales et/ou magiques, et d'autre part à prévenir leurs apparitions. Signe de mauvaise santé et potentiellement annonciatrice de mort, la perte des dents est notamment considérée comme un symptôme d'empoisonnement, d'origine accidentelle comme criminelle. Et si à trente ans une bonne partie de la population de l'Europe médiévale devait pouvoir compter ses dents sur les doigts d'une main, il n'en reste qu'elles représentent, pour les classes supérieures, un enjeu esthétique, et donc cosmétique, majeur. L'importance accordée à la propreté de la bouche est, entre autres, attestée par ces quelques lignes de Jean de Milan, issues du Regimen Sanitatis de l'Ecole de Salerne (XIIe-XIIe) :

"Frotte tes dents et les tiens nettes
Rien n’est si laid quand tu caquettes
Ou ris, de voir sous ton chapeau
Des dents noires comme un corbeau
Qui te donnent mauvaise haleine."

Alors, pour poursuivre d'une manière un poil plus ludique ce (long) petit exposé, promenons-nous un instant dans le monde merveilleux de la dentisterie médiévale...
L'infortuné fidèle en proie au mal de dent avait à sa disposition une panoplie de traitements possibles avant d'envisager le pèlerinage comme ultime vecteur de guérison.
L'art dentaire, sa déontologie et ses techniques, trouvent leur plus lointaines origines dans les pratiques de l'ancienne Egypte et du Proche-Orient antique. Puis la Grèce, puis Rome puis la médecine arabe puis nous. Parmi les textes de référence, on privilégie traditionnellement le De Medicina (Livre VIII), de Celse (Ier av.JC - Ier ap.JC), les Compositiones de Scribonius Largus (vers 47 ap.JC) ou encore le Serviteur d'Abulcasis. Dans l'Europe chrétienne, la situation n'est pas vraiment jolie-jolie durant la période médiévale, et je parle là de la situation du patient. 
Médecin et malade souffrant des gencives
Initiale G
Canon medicinae, Avicenne (trad. Gérard de Crémone)
Besançon, ms.0457, f.170
XIIIe siècle
Prov. Paris
Le praticien, lui, est au départ le barbier, en charge des saignées, des extractions dentaires et des poils. En France, la corporation se voit interdire la pratique de l'art dentaire par les chirurgiens au début du XVe siècle avant d'obtenir l'autorisation de suivre les cours d'anatomie à la faculté de médecine en 1494. De fait, les soins dentaires supposent des connaissances anatomiques mais également la maîtrise d'un savoir pharmacologique dont ce dernier ne peut faire état. Installé en boutique, sur les foires et les places de village, le barbier est l'extracteur ambulant, le dentator sévissant au coin des rues, l'arracheur de dent suant à grosses gouttes dont les représentations ont fait (et font encore) frémir nos dents de lait... Mais cet figure de charlatan ne s'impose réellement qu'à partir du XVIe siècle. [Sur l'histoire de la corporation des barbiers, cette page à consulter à loisir.]

Les traitements mis en place par les barbiers et les chirurgiens sont multiples, à l'image de la multitude de pathologies dentaires dont le Bon Dieu a cru bon de récompenser l'homme. Une part importante des textes et des prescriptions concerne la prévention et l'hygiène. Hippocrate (Ve-IVe siècle av.JC) décrivait déjà un prototype de dentifrice appliqué par friction sur les dents à l'aide de laine brute. Conscients des dangers du tartre ou du déchaussement, les savants préconisent toutes sortes de remèdes : cendres de bois de cerf mêlées à du vin pur en bain de bouche, décoction de myrrhe ou de fenouil réputée antiseptiques, recours au cure-dent (ou fusequoir) et aux gommes à mâcher, consommation d'aliments favorisant la dentition, etc.

Les problèmes parodontaux et les caries pourront également être traités par des procédés pharmaceutiques.Tout au long du Moyen Âge, on pratique ainsi une sorte de phytothérapie bucco-dentaire, fondée sur les textes antiques. On applique des cataplasmes à la moutarde ou au pavot, on se fait des bains de bouche au vinaigre ou à l'écorce de grenade, on mastique du laurier-rose ou encore on occit le "ver dentaire" à coups de fumigations de suc de lierre.
Lointain héritage antique, l'étiologie vermineuse (vous avez deux heures pour replacer cette expression dans une conversation courante) perdurera en Europe jusqu'au XVIIIe siècle. Elle suppose que les lésions dentaires sont dues à la présence de vers dans les dents, lesquels grandissent en se nourrissant de leur habitat. 
"Le ver dentaire, esprit tourmenteur de l'Enfer"
Ivoire - H. 10 cm environ
Vers 1780
Sud de la France
Cette sculpture en ivoire figurant une dent humaine illustre la théorie parasitaire de la carie : à gauche, le ver démoniaque ronge la dent tandis qu'il étouffe deux êtres humains (symbole de soumission, cette iconographie évoque l'état d'impuissance auquel réduit le mal de dent) ; à droite, un homme et une femme plongés dans les flammes de l'Enfer, illustration aux accents bibliques de l'intensité de la douleur ressentie. Pour les britanniques, ce "worm-tooth" avait l'aspect d'une anguille ; dans l'aire germanique, il était rouge, bleu et gris et s'apparentait à un asticot. Pour les intéressés et les new waves à la main verte, sachez qu'une fumigation de graines de jusquiame, appelée "herbe aux dents", doit permettre d'expulser la bestiole. Une gousse d'ail préalablement cuite dans les cendres pouvait ainsi être placée sur le chicot déliquescent.

Initiale D ornée (détail)
Omne Bonum par James le Palmer
vers 1360-1375.
Mais le dentiste d'alors n'est pas un simple tripoteur de graines. Il est aussi chirurgien et intervient sur les cancers de la bouche, la fracture et dislocations de la mâchoire, etc. et procèdes aux traitements dits invasifs.
La chirurgie dentaire médiévale part du principe de la dent est un os, un os un peu plus sensible que les autres voilà tout. C'est du moins la théorie en vigueur à la fin du Moyen Âge laquelle supplante une conception quelque peu plus obscure qui voudrait que les dents soient faites "à partir d'un flegme blanc et épais descendant du cerveau vers les gencives" où il s'endurcit en os. Ce n'est qu'au XIXe siècle que l'on admettra avec certitude de la dent se compose d'émail, de dentine et de pulpe. Guy de Chauliac (1298-1368), père de la chirurgie médicale, "dresse une typologie des maux de dent en six catégories : douleurs (abcès, desmondite, pulpite), corrosion (carie vue comme pourriture de la dent), congélation et endormement (on pense qu’il s’agit des symptômes de la paresthésie), limosité ou fétidité (le tartre), chute ou branlement (parodontopathie)" (voir cet article traitant des pathologies dentaires à travers l'histoire).
Arracher la dent cariée n'est pas systématique. Certains soins dits conservateurs sont connus des barbiers parmi lesquels la cautérisation à la pointe de feu ou à l'huile bouillante, l'obturation à la résine de thérébentine, l’ammoniaque ou la cire, et la ligature des dents branlantes. Autant de techniques qui, ma foi, pourraient faire regretter la bonne vieille technique de l'arrache à la pince, laquelle ira en se perfectionnant à mesure que l'instrumentation chirurgicale se spécialisera et que l'art médical se saisira de la question de la gestion de la douleur.

***

Superstitions, gri-gris et magie dentaire

Si la pratique médicale recommande le recours aux plantes et autres traitements chirurgicaux, elle demeure cependant l'apanage des plus fortunés et il va s'en dire que le commun des mortels s'adresse en priorité au rebouteux du coin, voire à sa mémé, voire à personne parce que "ça se sait". Divers pratiques magiques peuvent donc se substituer ou compléter les prescriptions des médecins. Certains prétendent ainsi qu'appliquer une mixture de vers de terre bouillis dans l'huile à l'intérieur de l'oreille opposée peut guérir une rage de dent. Tandis que mordre dans une pomme bénie à la messe de minuit assure une bonne dentition pour toute l'année.

On a également recours à des rituels de transfert dont le but est de transférer la douleur depuis la dent ou la gencive infectée vers un autre support. Il est en particulier d'usage de passer un clou sur la zone endolorie avant de l'enfermer dans une petite boîte, le tout sur fond d'incantations. Si le cœur vous en dit, vous pouvez également cracher dans la gueule d'un crapaud et le prier d'emporter avec lui le mal.

Collier de dentition en pattes de taupes
Normandie - XIXe
D'autres auront recours aux amulettes dont les plus riantes sont confectionnées à partir de dents de mort, en particulier de pendus, pour être frotter sur la dent malade. 
Les amulettes peuvent également avoir un rôle prophylactique. Ainsi, les croyances populaires incitent à porter autour du cou des dents de taupes ou, plus décoratif, une tête de pivert. 
Le recours aux colliers de dentition, qui vise à soulager les maux des poussées de dents, est toujours fréquent au XIXe siècle, voir début du siècle dernier. De nos jours, plus "baby shower" compatibles, les perles d'ambre se substituent aux pattes d'animaux morts.



***

Petit détour hors champ médiéval... je ne résiste pas à conclure mon étude/divagation/tapis d'éveil bucco-dentaire sur cette représentation moderne de notre Apollonie dont je n'ai malheureusement pas (encore) trouvé les références :



Pour tout vous dire, j'ai en certain faible pour le côté "Reine des damnées - Sorcière vaudou" que donne à notre vierge de tantôt cette sculpture...
Évocation du statut spiritualo-spectral de la sainte par la jupe de vieilles dentelles flottant sur un buste sans jambes.
Perpétuation de la conception traditionnelle de la jeune fille noble par les matériaux : la poupée de porcelaine ou encore les fils de soie à broder en guise de filets de sang. 
Et puis le détournement. La tiare faite d'une mandibule hérissée de prothèses dentaires, l'aspect sali et dread-locké de l'ensemble, les yeux en verroterie couleur absintheLe vortex du malaise.
Et dans sa main droite, une molaire délicatement liée comme une illustration de la permanence, de l'éternité, du martyre. 
Loin de la protectrice, on assiste ici à la naissance d'une divinité qui, malgré son air poupin, est avant tout un avatar de la Mort. Car après tout, qu'est ce que la perte des dents sinon la décrépitude en marche et l'annonce de la mort ? Qu'est-ce qu'Apollonie sinon l'antidote fascinant contre cette fatalité : la foi ?

***

Quelques liens pour prolonger l'expérience

  • Le site de l'Association de Sauvegarde du Patrimoine de l'Art Dentaire avec notamment différents dossiers thématiques et présentations d'expositions.
  • La revue Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes dont le n°8 (2001) est consacré à la protection spirituelle au Moyen Âge (texte intégral en ligne).
  • Une publication d'actes de colloque : Dents, dentistes et art dentaire. Histoire pratiques et représentations. Antiquite, Moyen Age, Ancien Régime (2012), en partie consultable sur Google Books.

2 commentaires:

  1. Passionnant de bout en bout : depuis la sainte martyre jusqu'aux étonnantes pratiques dentaires !
    Je m'en vais de ce pas mastiquer mon laurier-rose ...

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  2. L'alliance du savoir et de l'humour rend ce texte très plaisant à lire.

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